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  • Petit cadeau de fin d'année : en intégralité, la nouvelle intitulée "La proscrite", parue dans mon recueil "Couleurs". Quand les recherches généalogiques débouchent sur des informations inattendues.

                                        

             La proscrite

     

          Combien de fois était-elle passée devant ? La légende familiale voulait même que ce soit là qu’elle ait fait ses premiers pas de bébé, lâchant brusquement la main de sa mère pour s’étaler un mètre plus loin. Là aussi qu’elle avait fait ses premiers pas d’amoureuse, ne lâchant pas la main d’Yvan. Chaque été, seule ou avec des amis, à pied ou à vélo, elle suivait les remparts pour gagner la plage de sable clair. Une promenade accomplie depuis bientôt soixante ans, à regarder le phare et l’horizon, marée haute, marée basse ! Et jamais elle n’avait cherché à décrypter ces noms qu’elle voyait sans les voir, maladroitement gravés dans la pierre entre la forteresse toujours utilisée comme prison et le minuscule port fortifié où nul n’accostait plus. C’est là qu’embarquaient pour les bagnes de la Nouvelle Calédonie les condamnés politiques ou de droit commun jusqu’en 1897. En attendant le bateau de l’exil, certains coinçaient entre deux pierres un dernier message pour leur famille. D’autres, qui avaient réussi à cacher un couteau ou une pointe, entaillaient patiemment le grès sombre pour y inscrire leurs initiales ou leur nom, souvent accompagnés d’une date. Souvenirs que le temps et les grosses tempêtes avaient en partie effacés ; seules subsistaient les marques les plus profondes. 
     

     

          Il avait fallu cette commande d’article pour une revue d’histoire sur le passage de Louise Michel au pénitencier de l’Ile de Ré pour que Zoé vienne se pencher sur ces inscriptions. Peut-être la Communarde avait-elle gravé elle aussi son nom. D’autres de ses camarades en partance pour le bagne l’avaient fait. Giraud 1872 restait le plus lisible. Un peu plus loin, un Grand et un Pinsart gravés la même année par la même main avaient partagé la même pierre. Un Guillaume Buscail se distinguait des autres détenus : peut-être tailleur de pierre de métier, il avait soigneusement calligraphié son nom avec pleins et déliés, suivi de « vive le 128 e ». Deux autres mots semblaient avoir été ajoutés plus tard par une main moins habile, ou un stylet émoussé ; on croyait deviner l’inscription «  sans lâche ». Zoé trouverait plus tard que le 128 ème était un régiment de la guerre 14-18. Ce Giraud avait-il échappé au sort des « fusillés pour l’exemple » qui avaient contesté la boucherie, et son châtiment avait-il été commué en déportation ? Un militariste à tout crin avait-il ajouté cette mention infamante ? Les départs pour La Nouvelle Calédonie avaient cessés en 1897 mais ceux pour la Guyane s’étaient poursuivis jusqu’en 1938, sans doute sur ce même quai. Lorsque les dates sont lisibles, elles correspondent souvent aux années de condamnation des Communards : 1872 et 1873. L’attention de Zoé est attirée par une Louise M…; les autres lettres sont en partie illisibles, grignotées par une mousse jaune, mais le nom semble trop long pour correspondre à sa recherche et aucune date n’y est revendiquée. 

          Et puis, au départ de l’étroit escalier descendant vers la mer, encore l’année 1872, avec ce nom écrit en lettres capitales : « Zoé… ». Elle gratte le lichen d’un doigt fébrile pour s’en assurer. « Zoé Le Mel ». Son propre nom ! Il ne peut s’agir d’une plaisanterie, l’usure du temps est la même que celle de la plupart des autres inscriptions et personne ne savait qu’elle allait venir observer ces pierres. Personne ne savait même qu’elle devait écrire sur le sujet.

          La première surprise passée, elle s’appuie de tout son poids sur le parapet, le regard fixé sur le doux ressac des vagues pour tenter de réfléchir calmement. Elle sait qu’elle doit à son arrière-grand-mère un prénom aussi peu courant dans les années cinquante où elle-même est née, qu’au dix-neuvième siècle où son ancêtre a vécu. Elle ne garde qu’un lointain souvenir de cette petite vieille au teint pâle et aux cheveux très blancs, maman du papy Armand qu’elle a bien connu, qui avait, lui, les cheveux crépus et le teint foncé, pour ne pas dire qu’il était noir. En dehors de son prénom, Zoé doit à une ascendance dont elle ignore tout, une peau cuivrée et des cheveux qui étaient très bruns avant de devenir poivre et sel. Aux questions qu’elle posait, ce grand-père métis ne répondait jamais que par des boutades, et le reste de la famille par des fins de non recevoir. Armand est mort quand elle avait une vingtaine d’années et les mystères de sa filiation ne l’ont plus intéressée… jusqu’à ce jour.

         Une visite sur la tombe du grand-père dans le petit cimetière de Saint-Clément des Baleines lui permet de préciser son année de naissance. 1880, année de l’amnistie des Communards par le gouvernement résolument républicain de Jules Grévy et de son ministre Jules Ferry. Instauration de l’école publique, laïque et obligatoire pour tous et toutes, telle que la voulaient Louise Michel et les Communards. La plupart des exilés revinrent alors au pays, comme lui confirmeront rapidement ses notes.

           Il reste à Zoé à plonger dans les archives d’état civil désormais numérisées pour tous les départements. 

          L’acte de naissance du Papy Armand Le Mel, à Paris en 1880, porte le seul nom de sa mère : Zoé Le Mel. Une fille-mère comme on disait alors. Sa descendante préfère penser qu’il s’agissait du fruit d’un amour de couleur plutôt que d’un viol. Un amour vécu en Nouvelle Calédonie et dont elle ignorait peut-être les conséquences quand elle a repris le bateau.

        Pour une fois, le prénom que Zoé a souvent voué aux gémonies avant qu’il ne devienne à la mode ces dernières années, devrait lui permettre par sa rareté de faire un tri plus rapide. L’exploration du patronyme Le Mel qui, à Paris comme en Bretagne, inonde par contre les registres, la conduit enfin jusqu’à son homonyme: née à Paris en 1851, fille d’Ernest Le Mel et de son épouse Nathalie née Legoff, eux-mêmes originaires de Brest.

     

          Elle est là depuis le petit matin, appuyée au parapet qui domine le port, les yeux perdus dans cet océan vert qui va l’exiler loin de France. Des familles et des camarades qui ont participé à la Commune de Paris ou qui l’ont soutenue, sont venus témoigner leur solidarité derrière le cordon de soldats qui les tient à distance. Rouges et noirs, leurs drapeaux claquent au vent marin, et les condamnés tentent de puiser dans ces couleurs la ferveur qui les a menés sur les barricades. Des noms, des slogans fusent de part et d’autre. « Vive la République sociale », « La Commune n’est pas morte », « Gare à la revanche ». Dans le groupe de visiteurs, une femme chante Le Temps des Cerises, et un homme enchaîne sur des vers maladroits qu’il vient d’écrire et mettre en musique pour ces camarades « transportés » comme disent les registres officiels : « Si leurs geôliers redoutent la tempête - Jamais leur cœur n’aura connu l’effroi - La foudre en vain fait rage sur leurs têtes - Pour éprouver ces fils du peuple-roi ». Tous scandent alors l’Internationale qui n’a pas encore été mise en musique. « Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim… » pendant que les soldats repoussent et dispersent la foule en pointant leur mousquet. A nouveau les uniformes rouges et bleus contre les drapeaux rouges et noirs.

          Les condamnés continuent à crier et à chanter, mais le cœur n’y est plus. Zoé cherche du regard son amie Louise qu’elle a perdue à la sortie de la forteresse, dans la longue file de prisonnières en coiffes et fichus blancs. Quand elle la rejoint, l’indomptable révolutionnaire est entrain d’haranguer les condamnés qui l’entourent. Zoé entend les mots qui ont dessiné leur vie et les ont toutes et tous menés sur les barricades : exploiteurs, exploités, justice, liberté. Pour les femmes aussi… Pour les femmes surtout ! Plus loin, un petit groupe apprend les paroles d’un chant au rythme entraînant, dont elle saisit quelques bribes « Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge… Une fleur couleur de sang… Le chiffon rouge de la liberté ». 

          Zoé pense à sa mère, arrêtée à ses côtés les armes à la main sur la barricade de la place Blanche ; elle ignore si elle a été fusillée ou si sa peine a été, pour elle aussi, commuée en détention à vie. Elle ne l’a pas vue dans ce convoi, peut-être la retrouvera-t-elle là-bas. Elle lit les quelques noms gravés dans la pierre par ceux qui les ont précédés, et emprunte un gros clou à un camarade qui vient d’inscrire le sien. Sur une pierre lisse, elle s’efforce d’enfoncer le stylet improvisé, s’y écorche la main, repasse plusieurs fois dans les lettres pour les creuser, remerciant du fond du cœur Louise Michel qui leur a appris à lire et à écrire. Sa mère embarquerait peut-être ici et verrait son nom ; elle saurait qu’elle est toujours vivante. Elle interroge ensuite ses compagnons sur les conditions de détention qui seront les leurs pendant les quatre à cinq mois de traversée, « dans des cages » leur a dit un gardien, et ensuite jusqu’à leur mort dans ce pays qu’on dit peuplé de sauvages. La voilà bannie à vie ! « N’aie pas peur, on restera de toute façon avec les camarades, tu ne seras jamais seule, on continuera à lutter ensemble ». Mais la jeune fille n’entend plus les mots de réconfort, elle n’a pas le courage ni la ferveur de ses amis dans des idées dont elle ne comprend pas toujours les termes et les implications. Elle n’a que vingt ans.

     

          Depuis que Zoé a découvert les mots gravés dans la pierre, elle ne cesse de revenir sur le rempart. Ce n’est plus la mer qui la fascine mais ce témoignage qu’elle effleure du doigt avec émotion. Cette aïeule n’est plus une petite vieille recroquevillée dans un fauteuil trop grand, c’est une jeune fille effrayée qui porte sur ses épaules un fier passé et le poids d’un échec sanglant. Elle passe les semaines qui suivent à interroger les sites Internet sur les déportés de Nouvelle Calédonie, sans découvrir de piste lui permettant de retrouver sa trace. 

          A Paris, les Archives nationales ne lui fournissent  pas grande information non plus : à la fermeture des bagnes, la plupart des documents ont été détruits pour ne pas porter tort aux descendants des proscrits. Tort ? A la génération suivante, peut-être, mais maintenant Zoé se sent fière de descendre d’une telle femme. 

         Chez les « Amis de Louise Michel » et « Les amis de la Commune », personne ne trouve trace d’une Zoé, mais Nathalie Le Mel… Le prénom de la mère porté sur son acte de naissance, ne leur est pas inconnu : avec Louise Michel, elle a créé et animé l’Union des femmes qui demandait l’égalité de salaires, l’enseignement laïc des filles et prônait la révolte des femmes contre la tutelle des hommes et de l’Eglise. On ne connaît pas les prénoms de ses enfants, mais on sait qu’elle en avait trois et les a élevés seule après avoir quitté un mari alcoolique. Elle avait 45 ans au début de la Commune.

     

          Zoé cherchait les traces d’une héroïne célèbre qu’elle a toujours admirée et dont elle a lu tous les écrits, et voilà qu’elle a découvert deux héroïnes anonymes dont le sang coule dans ses veines. Le sang qui coulait aussi sur les barricades, se dit-elle avec exaltation. Elle veut maintenant écrire leur histoire.

          Retour aux Archives. Journées entières dans les vieux registres et les microfilms. Lectures difficiles, autant du fait de l’écriture ancienne que du contenu désolant. Une longue cohorte de pauvres gens condamnés pour des vols mineurs, de femmes jugées pour « infanticide », dont on sait qu’il s’agissait souvent d’avortement, des « pétroleuses » qui avaient défendu Paris contre les Prussiens et les Versaillais de Thiers, ce boucher de la Commune, et que l’on traite ici de sorcières, de criminelles, de prostituées. Dans ces procès des années 70 qu’elle passe au peigne fin, aucune mention de Zoé Le Mel. 

          Constatant sa ténacité et les échecs répétés dans toutes les voies qu’elle lui a indiquées, une archiviste finit par lui suggérer le registre des écrous des prisons pour femmes. Les Communardes qui n’ont pas été fusillées y ont généralement été enfermées avec les condamnées de droit-commun, avant d’être déportées ensemble.  Une fiche pour chaque personne franchissant le seuil, qu’il s’agisse de meurtre, de petit délit, d’attentat à la pudeur ou de prostitution.

          Et c’est ce dernier chef d’inculpation que Zoé, sidérée, découvre sur la fiche de l’ancêtre enfin retrouvée à la prison de la Petite Roquette, sous les termes pluriels de « récidives de racolages sur la voie publique ». Condamnée uniquement pour ces faits à huit ans de « relégation » à La Nouvelle Calédonie !

         Seuls, le lieu d’embarquement et les années de départ et de retour correspondaient au temps de bannissement, puis d’amnistie des Communardes. Sans doute cette Zoé n’était-elle pas la fille de Nathalie Le Mel, ni d’une autre vaillante révolutionnaire brandissant le drapeau rouge. Cette aïeule était une miséreuse que la brièveté de la Commune n’avait pu sortir de sa condition et qui s’était retrouvée, à vingt ans, proscrite et tremblant de peur sur le quai de la forteresse de Saint-Martin de Ré. 

         

          Elle mérite bien que celle qui porte son nom recherche et écrive son histoire

      


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