• Afin de réveiller un peu ce blog endormi pour cause d'écriture ailleurs, voici quelques pages des premiers chapitres des "Démons du Pays de Salm", en attendant le prochain roman inspiré par d'autres ancêtres.

    Bonne lecture.

                               

                                                                1 - Les cavaliers noirs

     

     

    Un dernier voile de brume s'accrochait aux flancs du Donon, mais le soleil commençait à percer et la journée s'annonçait chaude. A la ferme du Petit-Courty, la moisson et le battage étaient terminés, le père coupait les épis oubliés en bordure du champ et n'avait plus besoin d'aide. Mémé Coline assura qu'elle pouvait surveiller seule les jumeaux et le bébé, et profitant du beau temps revenu après plusieurs jours de pluie, sortit le berceau et s'assit pour repriser quelques chemises. Clauda commença à entasser les légumes dans ses paniers, et appela Jeanne qui s'attardait à gazouiller avec sa petite sœur. La fillette soupira, cala une jarre de miel sous un bras, empoigna les deux volailles déjà attachées par les pattes, et rattrapa sa mère sur le chemin qui descendait vers le village.

    La matinée était déjà bien avancée quand elles revinrent après avoir livré leurs produits à l'auberge de Vacquenoux, en commentant les nouvelles qu'elles y avaient recueillies.

    - Bastien m'a raconté que des reîtres* allemands étaient encore passés ce matin, dit Jeanne. Les cavaliers noirs. Ils avaient des pistolets, des grosses épées et des arquebuses accrochées à leurs selles. Bastien dit qu'après la guerre, ils ont le droit de prendre tout ce qu'ils veulent chez les paysans et les habitants des villes. C'est vrai, tu crois, mman ? On appelle ça "la picorée". Comme les galines* qui picorent les graines... ou les oiseaux qui viennent les voler. En plus des chariots, il y avait au moins douze chevaux. Ils portaient en croupe des femmes, et on voyait toutes leurs jambes. Elles font la guerre aussi ?  

    - Comme si ton ami Bastien savait compter jusqu'à douze. Il ferait mieux d'aider son père, plutôt que de traîner sur les chemins et raconter n'importe quoi. Et toi, tu ferais mieux de te dépêcher au lieu de bavarder... La guerre, c'est pas ici, ça se passe loin, et les soldats, ils font que traverser... ajouta la mère, pour rassurer la petite fille.

    Mais elle avait entendu parler les hommes à l'auberge, et elle hâtait le pas, malgré les protestations de Jeanne. Saisie par une mauvaise intuition, elle courait presque dans les derniers tournants du chemin.

    Quand elles débouchèrent à l'aplomb de la ferme, elles aperçurent d'abord mémé Coline couchée en travers du berceau. Clauda cria "mman-mman !", l'attrapa par les épaules pour la relever et poussa un hurlement. Le devant de sa robe luisait de sang, qui s'était également répandu sur le petit drap. Et le berceau était vide.

    Elles se précipitèrent dans la maison. Les coffres étaient ouverts, les bancs renversés, les paillasses éventrées. Elles ressortirent en appelant le père et les jumeaux sans que nul ne leur réponde. Le cheval, la vache, les cochons, les poules avaient également disparu. En bas du chemin qui menait au champ, elles trouvèrent les deux enfants couchés sur le dos, le sang continuant à couler du large trou qu'ils avaient dans la poitrine. Un peu plus haut, le père tenait encore sa faucille, allongé sur une grande tache noire qui avait imbibé la terre.

    Hagarde, Clauda courut en tous sens.

    - Mon bébé ! Ma p'tite Marie !

    - Je descends chercher du secours chez les Demange et chez les Loux, dit Jeanne, la voix rauque.

    Dans l'après midi écrasé de chaleur, une dizaine d'hommes et de jeunes garçons des fermes les plus proches se partagèrent le terrain pour fouiller les buissons jusqu'à la lisière de la forêt, certains poussant même beaucoup plus avant.  

    Lorsque la nuit devint profonde et que la lueur des torches ne suffit plus à débusquer les ombres, ils repartirent en emportant les corps qu'ils avaient couchés dans la charrette débarrassée de ses dernières gerbes de seigle.

    Clauda s'écroula sur le talus au coin du chemin, le regard halluciné, énumérant à mi-voix les noms des êtres aimés. Jeanne vint se serrer contre elle en sanglotant.

    La petite fille finit par s'endormir.

    Un brusque mouvement de sa mère la réveilla. Un halo laiteux éclairait la maison et ses alentours. Elle ne vit rien bouger. Et puis, elle entendit ce qui avait alerté Clauda. Venant de la grange, de petits gémissements s'interrompaient pour reprendre aussitôt.

    - Le bébé ! C'est la p'tite Marie !

    Elles se ruèrent dans cette direction. Le clair de lune pénétrait dans la remise par le large portail resté ouvert. Une masse sombre masquait en partie l'enfant en pleurs, dont seul un morceau de chemise claire dépassait.

    - Un loup ! cria Clauda.

    Elle scruta l'obscurité à la recherche d'un instrument pouvant servir d'arme. Avisant la fourche accrochée près de l'entrée, elle l'attrapa vivement.

    Au moment où elle la brandissait, une voix aigüe supplia avec des mots incompréhensibles. Tenant la fourche d'une main et se signant de l'autre, Clauda articula « le diable » tout en s'approchant pour l'immobiliser, pendant que Jeanne lui arrachait sa prise.

    - Non mman, c'est pas le diable, c'est un enfant, lui fais pas de mal ! implora-t-elle.

    Clauda lâcha la fourche pour s'emparer de son bébé aux maillots poissés de sang. Une petite silhouette en robe noire se releva précipitamment et alla se tapir au fond de la grange, renversant un pichet de lait.  

    - C'est elle qui a sauvé Marie en la cachant, et regarde : elle essayait de lui faire boire du lait, plaida encore Jeanne.

    Clauda avait démailloté fébrilement la petite pour constater que le sang n'était pas le sien et que la faim était la principale cause de ses hurlements. Pendant qu'elle la faisait téter en la serrant contre elle à l'étouffer, elle psalmodiait des remerciements à Dieu, à la Vierge... et aux Bonnes-Pierres.

    Dès le lendemain, la nouvelle de l'attaque s'était répandue dans les tavernes et les fermes des environs, de Schirmeck à Grandfontaine, en passant par La Broque et Moussey. Des hommes et des femmes montèrent au Petit-Courty pour réconforter Clauda et Jeanne, leur porter des provisions de farine et de lard, ainsi que quelques poules et une chèvre : « tu nous les rendras quand tu pourras ».

    Et puis ils virent la sombre fillette.

    Elle avait accepté de sortir de la grange, mais après avoir prononcé quelques paroles dans une langue inconnue, elle gardait le silence et ne semblait pas entendre ce que Jeanne tentait de lui dire pour la rassurer. Elle s'était emparée à nouveau de l'enfant qu'elle ne rendait à Clauda que le temps des tétées. La lumière du soleil la montrait toujours aussi noire de la tête aux pieds, avec une lueur farouche dans le regard. « Le diable! C'est lui qui a tué ! » crièrent les paysans en se signant et en courant vers le chemin.

    Ils revinrent plus tard dans la journée, prudemment retranchés derrière le vieil abbé Brignon, qui lança de l'eau bénite et des paroles latines en abondance. La fillette tendait les mains et le visage avec un sourire étonné vers les gouttelettes qui tombaient ainsi sur elle, et vers ce drôle de bonhomme qui se démenait. Le prêtre hésita dans ses convictions. Sans lâcher son seau ni son goupillon, il tenta de lui parler en français, en allemand et même en latin, jusqu'à ce qu'elle prononce « Francesca ».  

    - Elle dit s'appeler Francesca... Sainte Françoise, martyre romaine, pourrait être sa patronne, se rassura l'homme d'Eglise. Il ajouta que son visage lui évoquait des tribus nomades, des gitans, qu'il avait vues au Midi de la France, lorsqu'il était jeune.

    - Drôles de gens, qui dansaient et chantaient, avec des coutumes particulières, mais qui ne semblaient pas d'essence diabolique. Ils portaient même des croix et des médailles de la Vierge Marie. Leurs femmes faisaient croire qu'elles lisaient l'avenir dans le creux de la main, pour soutirer quelqu'argent aux passants crédules. Ce n'est sans doute pas une sorcière, une genaxe* comme vous dites, mais faudra l'avoir à l'œil, et qu'elle retourne le plus vite possible avec les siens.

    Elle n'en fit rien et ni Jeanne ni sa mère ne l'y encouragèrent. Les évènements avaient d'ailleurs fait perdre la raison à Clauda, qui se désintéressa de ses deux enfants survivants, cherchant inlassablement autour de la maison son époux, sa mère et les jumeaux.

    Pour Jeanne, la présence de Francesca fut une aide précieuse. Rapidement, la fillette avait trouvé sa place et débordait de tendresse pour le bébé délaissé par Clauda. "Marie" disait-elle doucement en roulant drôlement le r.

    Le visage et les mains lavés dans le ruisseau avec une poignée de cendres, proprement vêtue, cheveux démêlés et attachés, la jeune sauvageonne gardait le regard perçant et cette couleur de peau qui l'avaient fait prendre pour le diable. Sans doute avait-elle peu d'années de plus que Jeanne, mais son regard était déjà celui d'une vieille femme, et ses nuits semblaient hantées de cauchemars. Jeanne, qui partageait avec elle sa paillasse près de la cheminée, ne comprenait pas ses paroles confuses, mais le mot "bébé" revenait sans cesse, accompagné de gémissements déchirants. Elle la réveillait alors doucement et tentait de la réconforter, lui montrant la petite Marie qui dormait paisiblement près d'elles.  

    Lorsqu'elles descendirent ensemble à Vacquenoux, les enfants jetèrent des pierres, et les adultes crièrent à Jeanne de chasser cette genaxe, ce suppôt du diable venu massacrer sa famille. Ils demandèrent au curé d'appeler l'exorciste ou l'inquisiteur pour la juger et la brûler. Mais l'abbé Brignon était finalement un brave homme, qui appliquait les préceptes de l'Eglise sans faire de zèle et n'approuvait peut-être pas les chasses aux sorcières qui allumaient des bûchers un peu partout. Les choses semblèrent donc en rester là. Mais Francesca ne redescendit jamais au village.

    La mère passait maintenant ses journées prostrée sur un banc. Grâce à l'aide des autres paysans pour les gros travaux et à celle d'un jeune garçon, Humbert, qui montait chaque jour de la maison voisine et qui s'était attaché à elles, les fillettes purent continuer à vivre sur la petite ferme. Elles ensemencèrent en seigle l'un des champs, rachetèrent poules et cochons, tirèrent du jardin une partie de leur subsistance, et complétèrent par ce qu'elles trouvaient dans la montagne.

    Francesca apprit à Jeanne à reconnaître les champignons, les racines et les plantes, et l'usage qui pouvait en être fait. Parfois, elle s'enfermait aussi dans la maison, défendant à quiconque d'y entrer, même à la petite Marie lorsque celle-ci commença à marcher. Quand Jeanne, curieuse, écartait un coin de la peau graissée tendue sur la fenêtre, elle la voyait jeter des poudres et faire des gestes devant la cheminée, en prononçant des mots bizarres. Mais elle refusa toujours d'en parler.

    Après quelques semaines, les deux fillettes avaient commencé à mieux se comprendre et Francesca se sentant enfin en confiance, avait brièvement raconté son histoire.

    Elle habitait autrefois un pays lointain où il faisait toujours chaud. Elle dansait et chantait dans les rues avec ses frères et ses sœurs, contre quelques piécettes lancées par les badauds. Le soir, les hommes jouaient de la musique, petits et grands tapaient dans leurs mains et rythmaient de leurs pieds.  

    Mais les cavaliers en armure noire étaient arrivés. Ils avaient tué le père et une partie de la famille. Ils l'avaient enlevée avec sa mère. Chacune en croupe derrière un soldat pour qu'elles ne puissent s'enfuir, ou enfermées dans un chariot, elles avaient traversé des montagnes, des villes et des hameaux. Les hommes massacraient et volaient partout où ils passaient. Et puis des paysans s'étaient défendus. Sa mère avait été tuée. Cela s'était passé peu avant qu'ils arrivent au Petit-Courty. Pendant l'attaque de la ferme, Francesca s'était cachée derrière la haie et avait guetté pour pouvoir se sauver dans la forêt dès que les soldats seraient occupés. Elle savait qu'elle pourrait y survivre, comme sa mère le lui avait appris.

    Elle avait alors vu le bébé et n'était plus jamais repartie.

     

     

            2 - Le baptême des anges



    Trente ans plus tard...

    C'était la première fois que Catherine s'aventurait dans l'obscurité en dehors du périmètre de la maison. A cette heure, la forêt tapie dans l'ombre était une énorme bête hérissée de pics, la charrue abandonnée en lisière du champ et les tas de paille prenaient la forme d'étranges animaux immobiles. Ces masses menaçantes, elle les apercevait chaque soir, en tirant l'eau du puits, mais elle ne s'éloignait jamais de la lueur rassurante qui filtrait à travers la petite fenêtre.

    Ce matin, elle allait affronter un monde inconnu.

    La petite fille allongea le pas pour saisir la main de sa mère. Cette mystérieuse expédition lui faisait battre le cœur d'appréhension, mais aussi d'excitation, dans l'attente du secret.

    Elle avait entendu Francesca dire à Marie de l'emmener là-haut, dans ce lieu particulier, pour y répondre aux questions qu'elle posait avec de plus en plus d'insistance. Sa chère Francesca ! Elle savait qu'elle n'était pas sa vraie grand-mère, mais elle l'aimait de tout son cœur. Elle se demandait bien pourquoi des paysans chantonnaient en passant près d'eux « Francesca danse au sabbat ». Et pourquoi, l'autre jour, devant la forge, alors qu'elle attendait que son père fasse ferrer le cheval, ce sale gamin du sabotier avait sournoisement murmuré « fille du diable » ! Elle avait bondi sur le garnement pourtant plus grand qu'elle. L'effet de surprise aidant, elle l'avait fait tomber et lui martelait le visage de ses poings furieux lorsque les adultes les avaient séparés.

    Le diable, elle en entendait souvent parler. Et aussi des genaxes, ces sorcières du pays vosgien. Elle y croyait, bien sûr, comme elle croyait à toutes les légendes racontées pendant les veillées. Mais elle ne faisait pas le rapprochement avec Francesca. Et Humbert, son père, était trop gentil pour être le diable. Comment serait-elle alors la fille du diable ? Elle lui avait demandé pourquoi ce gamin avait été aussi méchant, mais il avait simplement haussé les épaules en disant « t'occupe pas, c'est qu'un mauvais gouayou* ».

    Elle voulait tout savoir aussi sur les Bonnes-Pierres, celles qui parlent entre elles, et qui peuvent aider ceux qui le méritent.

    - Où elles sont, les Bonnes-Pierres ? Je pourrai leur demander quelque chose?

    - Les Bonnes-Pierres sont partout sur la terre de Salm, avait répondu Francesca. Mais elles se réunissent au bord du lac de la Meix, là où habitent les Hautes-Pierres et l'Aînée des pierres. Il faut seulement leur demander ce qui est important, et vouloir très fort que cela arrive. Un jour, tu viendras aussi là où les pierres sont creuses, pour recueillir l'eau du soleil, dans laquelle on écrase certaines plantes. Tu as beaucoup à apprendre, mais tu as le don pour les choses de la nature.

    Aujourd'hui, Catherine savait qu'elle allait marcher avec sa mère une partie de la matinée, bien au-delà de la glandée* où elle avait commencé à conduire les cochons cette année. Elle avait pourtant cru que cette chênaie était déjà très loin de la maison.

    Elles s'engagèrent sur un sentier qui grimpait à flanc de montagne à travers hautes herbes et buissons, puis pénétrait dans l'épaisse forêt de sapins. La brume s'accrochait encore aux branches les plus longues, les drapant de mystère bleuté. La petite fille qui babillait et racontait ses démêlés avec les cochons, se tut en abordant le sous-bois et serra la main de sa mère.

    - La forêt est une amie, la rassura Marie, faut pas en avoir peur, elle sent bon et elle est pleine de bonnes choses. En revenant, on prendra ces gros champignons, pour les manger. Ceux-là, à côté, servent à Francesca seulement pour faire ses poudres qui soignent. On lui laissera les ramasser.

    Parvenues sur la crête, elles s'arrêtèrent dans une clairière à la jeune herbe humide de rosée, parsemée de fleurs jaunes, bleues et blanches, où les grillons commençaient à se dégourdir les ailes.

    - On est au Prayé. On va se reposer un peu, puis on descendra de l'autre côté.

    De la forêt qu'elles avaient traversée et qu'elles surplombaient maintenant, on ne voyait plus que les cimes balancées par le vent. Le soleil commençait à estomper les ombres d'un paysage immense, rythmé par les ondulations des montagnes au creux desquelles les toits des villages et des fermes isolées accrochaient la lumière. Catherine écarquilla les yeux.

    - On voit notre maison ?

    - Non, le Petit-Courty est caché dans ce creux encore sombre.

    - Cette montagne, c'est le Donon. Je reconnais.

    - Et de l'autre côté, c'est la Lorraine. Si tu te retournes, au pied de ces autres montagnes encore grises de brume, c'est l'Alsace germanique, avec Schirmeck et son clocher. Nous, au Pays de Salm, on est entre les deux. C'est pour ça qu'on parle pas seulement le welche de chez nous, mais aussi l'allemand et le français.

    - Et l'auberge de tante Jeanne et oncle Bastien ?

    - Si tu suis des yeux la rivière du Grand Courty qui brille là au soleil, tu arrives à la route du Donon, et un peu plus à  droite, tu aperçois notre village de Vacquenoux de ce côté et Wachenbach juste en face. L'auberge est à la fin du village.

    Tout au long de la descente sur l'autre versant, Catherine sauta de roche en roche en chantonnant, s'écartant pour ramasser des brimbelles* ou des framboises sauvages.

    Marie la rappela.

    - Te fatigue pas trop, ma jolie, le chemin va bientôt remonter. Et attends-moi, je veux qu'on arrive ensemble au lac.

    L'atmosphère changeait. Des sapins, mais aussi de grands arbres dorés cachaient le ciel. Le vent qui faisait bruisser leur feuillage ajoutait à l'étrangeté des lieux. On n'entendait plus les chants d'oiseaux qui, même au plus profond de la forêt, les avaient suivies depuis le lever du soleil. Le cri lointain d'un coucou les avait remplacé.

    Marie écarta une grosse branche de sapin et le lac fut soudain devant elles, incroyablement grand pour les yeux de Catherine qui ne connaissait que les creux des ruisseaux dans lesquels elle barbotait, ou les flaques laissées par la pluie.

    Une étendue toute ridée et noire au premier abord, à peine plus claire au centre, mais qui, si on s'approchait, se parait de multiples nuances, prenant aux sapins qui s'y reflétaient leur couleur vert foncé, et aux libellules qui le survolaient le vert translucide de leurs ailes. Là où les rayons de soleil traversaient les arbres, on pouvait entrevoir, sous la surface, de longues herbes ondulant au gré des courants, et des poissons qui se croisaient et sautaient parfois pour happer un moucheron. Des insectes de toutes tailles frôlaient l'eau en provoquant des ondes concentriques qui se rejoignaient pour mourir et renaître un peu plus loin, au pied des joncs. De grosses bulles venaient éclater à la surface.

    Avec un cri étouffé, Catherine pointa le doigt de l'autre côté de l'étang : un chevreuil y buvait, qui leva la tête à leur approche, resta immobile quelques secondes, une jambe repliée, et gagna en quelques bonds la lisière de la forêt. Des crapauds commencèrent à coasser.

    Marie attira la petite fille vers une pierre couverte de mousse, et la serra contre elle. Elles restèrent silencieuses un moment. Catherine rompit le charme la première.

    - Mman ? C'est là qu'elles se réunissent, les Bonnes-Pierres qui parlent et qui peuvent aider les gens ? demanda-t-elle à voix basse.

    - C'est ce qu'on dit, mais je les ai jamais entendues.

    - Maintenant, tu vas me dire les secrets ?

    - Oui ma poussinette. J'attendais que tu sois assez grande pour marcher jusqu'ici, car c'est ici que je voulais te conter ton histoire. (...) 


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